Le livre du lundi: La Déesse des petites victoires

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de Yannick Grannec

Comment cela nous sommes mardi ? C’est vrai, le livre du lundi est en retard, je vous le concède, mais ne lui en tenez pas rigueur car c’est un très beau roman que je vous propose aujourd’hui.

La Déesse des petites victoires m’a été conseillé par un ami mathématicien (premier détail important) à qui j’avais moi-même conseillé le livre Mme Hemingway de Paula McLain (deuxième détail important) dont je vous avais parlé dans cette chronique.

 La Déesse des petites victoires nous raconte deux histoires. La première, inspirée de faits réels, est celle d’Adèle et de son mari, Kurt Gödel, célèbre mathématicien. La deuxième, inventée par l’auteure (qui oui, malgré son nom, est une femme) est celle d’Anna, une jeune documentaliste chargée de récupérer les archives du génie que la veuve refuse de céder.

 Le récit alterne entre deux narrations : celle d’Adèle, en focalisation interne, qui nous raconte sa vie, de sa rencontre avec Kurt jusqu’à la mort du mathématicien et celle, en focalisation externe, centrée sur le personnage d’Anna et sur sa relation avec Adèle devenue une vielle femme.

 J’ai beaucoup aimé ce livre. L’auteur nous offre un roman précis, détaillé, documenté, et pourtant l’alternance entre les deux narrations, non contente de prolonger le suspens, rend la lecture fluide et agréable. Le style est bien travaillé tout en conservant une certaine légèreté. Les personnages, et les relations qu’ils entretiennent entre eux, sont particulièrement approfondis.

 Kurt Godël est dépeint comme un homme dépressif et instable (ce qu’il était), qui refuse régulièrement de s’alimenter notamment parce qu’il a peur qu’on l’empoisonne. C’est un maniaque obsessionnel, hospitalisé à de nombreuses reprises et qui finira par mourir d’inanition. Il n’en reste pas moins un génie dont les découvertes mathématiques ont permis de nombreuses avancées. Il publie ses recherches les plus importantes avant ses 25 ans ce qui le rend immédiatement très célèbre. Mais ses travaux suivants seront toujours ralentis par son instabilité et sa quête absolue de la perfection. Les mathématiciens avec qui il travaille ont d’ailleurs à son égard des sentiments mêlés d’admiration et de moqueries à l’exception d’Albert Einstein qui est son ami le plus fidèle.

 Adèle de son côté est une jeune femme pleine de vie, ni naïve ni bête, mais intuitive et courageuse. Mais la vie avec Kurt, qui est incapable de penser à autre chose qu’à lui-même, va la rendre aigrie. On sent, au fil du roman, cette amertume monter en elle, renforcée par le fait que le couple n’a pas réussi à avoir d’enfants. Sans découragement et presque sans regret, elle se laisse dominer par cette vie qui est la sienne comme un homme à la mer qui commence pas se débattre de toutes ses forces pour finalement baisser les bras et se laisser couler.

Il est presque difficile pour le lecteur, en voyant, à la fin du roman, cette grosse vielle femme acariâtre et emplie d’animosité, d’admettre qu’elle a finalement sacrifiée sa vie par amour…

Quant au personnage d’Anna, il apparaît d’abord assez fade face à Adèle mais au fil de leurs échanges et de leur discussion cette tendance s’inverse.

Adèle semble insuffler à Anna ses dernières forces, ses dernières miettes de vie. Elle voit en elle la jeune fille qu’elle a été et semble lui dire finalement : « ne fais pas comme moi, ne gâche pas ta vie, ne te noie pas. »

Le roman aborde également de nombreuses thématiques en toile de fond :

  • L’histoire : de la Vienne des années 30 au régime nazi en passant par l’immigration vers les Etats-Unis, la bombe nucléaire, le maccarthisme…

  • Le lien existant entre les sciences « dures » (mathématiques, physiques, etc.) et les sciences dites « de l’esprit » (philosophie, religion, psychologie). Les chercheurs du roman semblent passionnés par toutes ces sciences comme si, d’une manière ou d’une autre, leur but ultime était tout simplement de mieux comprendre le monde

  • Les découvertes et leurs conséquences : Albert Einstein notamment qui assiste presque impuissant à l’utilisation de la bombe nucléaire, bombe qui a pu être inventée en partie grâce à ses découvertes.

  • Enfin, ce roman soulève la problématique du rapport entre folie et génie. Les deux sont-ils vraiment indissociables ? Les génies sont-ils condamnés à vivre incompris, dans leur monde et incapable d’aimer ?

Si j’ai mentionné Mme Hemingway tout à l’heure c’est parce que l’histoire d’Adèle ressemble beaucoup à celle d’Hadley. Deux femmes mariées tardivement à des génies instables. Deux épouses franches, courageuses et dévouées rendues malheureuses par des hommes aussi égoïstes et lâches qu’ils étaient intelligents et visionnaires. Deux femmes qui, finalement, ont gâché leur vie par amour sans qu’aucun hommage ne leur soit jamais rendu.

Et en bonus un petit extrait qui résume bien l’ambiance du livre :

 Voilà aussi peut-être ce qu’il avait aimé en moi : ma candeur. J’acceptais mon intuition avec plus de naturel. Mes jambes lui ont plu, je l’ai retenu par ma radieuse ignorance. Il disait : « Plus je pense au langage, plus je suis stupéfié que les gens parviennent à se comprendre ». Il n’était, lui-même, jamais approximatif. Dans ce monde de beaux parleurs, il préférait le silence à l’erreur. Il aimait l’humilité face à la vérité. Il possédait cette vertu en quantité toxique ; craignant les faux pas, il en oubliait d’avancer.

Lucie
Article publié initialement le mardi 9 septembre 2014

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